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« Nous sommes entrés dans un univers de précarité générale »

JACQUES ATTALI, écrivain, président de PlaNetFinance

Propos recueillis par Frédérique Jourdaa | 30.11.2008, 07h00
 

ENTRE 1981 et 1986, Jacques Attali, alors conseiller spécial de François Mitterrand, était l’un des proches de Coluche, le fondateur des Restos du coeur. Il avait d’ailleurs expliqué à ce dernier comment créer une structure juridique et un compte bancaire pour lancer son association. Il l’avait également mis en contact avec le Crédit agricole et avait chargé un collaborateur de l’Elysée de suivre le dossier.



Coluche n’avait-il pas dit à propos des Restos : « Ça ne doit pas durer longtemps, sinon on aura échoué » ?

Jacques Attali.
Je ne l’ai jamais entendu dire cela. Bien sûr, le fait que cela dure est un échec, tout comme le fait que Médecins du monde, AICF, et toutes les ONG existent, est aussi une preuve de leur échec. Mais on ne peut pas leur reprocher, c’est comme si on reprochait à l’Eglise le fait que le Messie n’est pas revenu !

Pourtant, aujourd’hui les pré-inscriptions explosent et les Restos du coeur, comme d’autres ONG, tirent le signal d’alarme…

Depuis 1986, en France, comme dans le reste du monde, les inégalités se sont profondément aggravées. Les plus pauvres sont de plus en plus pauvres. Un facteur explique cette aggravation : aux Etats-Unis, on a permis aux pauvres d’emprunter des sommes démesurées, ce qui a encore accentué leurs difficultés.

En France, le phénomène touche maintenant de nouvelles populations qui ont pourtant un travail : les familles monoparentales, les artisans, les agriculteurs…

Oui, sans croissance, les richesses se concentrent, et les inégalités s’aggravent encore plus. Un phénomène très profond arrive, que l’on appelle le déclassement. D’une part, les enfants ont de moins bonnes perspectives de carrière que leurs parents et, d’autre part, les salariés sont de plus en plus pauvres. Le logement, le transport, l’alimentation, tout ce qui est nécessaire pour survivre est de plus en plus cher, alors que paradoxalement les produits pour les riches, comme les loisirs, les téléphones, les ordinateurs, le sont de moins en moins. D’une certaine façon provocatrice, on peut dire : ça coûte plus cher d’être pauvre que d’être riche.

« La fonction de l’Etat, c’est de lutter contre la peur »

On n’a donc pas fini d’avoir besoin des Restos du coeur, et de les aider ?


Il faut aider les ONG au sens large, comme les Restos du coeur, la Banque alimentaire… Elles font un travail magnifique. Tout ce qui est de l’altruisme est important, mais ce ne doit pas être un substitut à l’action publique. Nous sommes entrés, ce que j’explique dans mon dernier ouvrage*, dans un univers de précarité générale. Toutes les choses stables se défont, on a ainsi le sentiment que le monde vacille. La fonction de l’Etat, c’est alors de lutter contre la peur en construisant des systèmes d’assurance qui protègent contre la précarité.

Quelles doivent être ses priorités ?

Il faut lutter pour la réduction des inégalités par la fiscalité, par la lutte contre les rémunérations obscènes de certains dirigeants, par le renforcement du pouvoir des syndicats, et par le fait que ces syndicats portent plus d’intérêt aux plus fragiles. Comme la CMU a ouvert le droit à tout le monde à être soigné, il faut un droit au logement et à l’alimentation et une rémunération pour tous ceux qui cherchent du travail.

Cela ne coûterait-il pas trop cher ?

Il y a assez d’argent dans la formation professionnelle mal utilisé. Cela devrait permettre d’avoir les quelques milliards nécessaires. On a bien vu qu’on trouvait, facilement semble-t-il, beaucoup d’argent pour sauver les banques…

* « La crise, et après », chez Fayard, parution le 4 décembre.

Le Parisien

 
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